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37 Sur les épaules d’un héros

Comme chez Pierre, la porte d'entrée était entrouverte, mais Sultan n'en garderait plus jamais le seuil. Il suffisait donc de la pousser pour nous introduire dans la maison.

Batisse avait été prévenu  de notre visite par le boulanger ; la porte entrouverte semblait un signe d'accueil. Mais Pierre  laissait aussi sa porte ouverte la journée durant, et il ne consentait à la fermer qu'à la nuit tombée. Je me souviens que DRALU faisait de même. Ma grand-mère disait alors, en me regardant : 

«V'là /kor/ (encore) ton grand-père  qui fait du feu pour la ruelle des Renards et pour le bois d'Alfrédina. On s'ra jamais riches avec lui !»

Une sorte de grommellement lui répondait, puis c'était le silence, même quand sa femme le pressait de s'expliquer :

 «Pourquoi qu'tu /béron.n/ (ronchonnes), hein ? Dis-le...mais dis-le /don/ (donc) !»

 

La porte entrouverte était surtout un signal convenu et secret. Il notifiait à tous les combattants de l'ombre que quelqu'un les attendait pour les aider ou les soigner tout en laissant croire à l'ennemi ou à quelque espion de la cinquième colonne que le propriétaire du logis n'avait rien à cacher. Il me semble que je comprenais que nos trois anciens résistants aient continué à rendre visible cette ouverture de porte qui les avait identifiés et unis dans leur combat secret, sans doute parce j'étais un enfant de la guerre.

Le prêtre était déjà à l'intérieur de la maison : il avait hâte de retrouver son vieux complice. Moi, je marquai le pas. J'étais, ce soir, devant cette maison « interdite » habitée par une sorte d'original que ma grand-mère DRALUOB m'avait rendu suspect, quand elle disait à DRALU :

« –Te v'là /kor/ (encore) parti chez ton /n.orzin/ d'GOBET qui file à PARIS tous les quatre matins ?

    – (Haussement d'épaules).

    – I (il) n'pense qu'à étudier alors qu'on a besoin d'lui pour nous défendre.

    – Grommellement.

    –C'est bien beau la...   ...logie... »

Mon grand-père rompait alors en visière ; il profitait de la difficulté qu'éprouvait ma grand-mère pour répéter ce qu'elle avait entendu. Au village, on disait : Antropologie, en ignorant totalement de quoi on parlait. Je sais maintenant qu'il s'agissait de recherches novatrices qui cartographiaient des données linguistiques obtenues par des enquêtes de terrain. Bien entendu, Félix GOBET profitait de ses déplacements pour nouer des contacts avec des résistants. DRALU savait que Batisse utilisait ses rencontres avec des informateurs pour collationner des renseignements profitables au Bo.Fé.Pi.R, mais sa modeste formation de tailleur de pierre acquise sur le tas ne lui permettait pas d'en appréhender la portée scientifique. Pierre, en revanche, s'enthousiasmait pour la collaboration de GOBET à l'élaboration d'un Atlas Linguistique qu'il jugeait essentiel, voire révolutionnaire, puisqu'il s'agissait de sauver de l'oubli tous les parlers et savoirs locaux en les cartographiant pour le grand public.

 

Cette maison qui allait m'accueillir ressemblait, comme une jumelle, à la maison des DRALUOB. Des bottes d'ail et d'oignon accrochées aux coyaux du toit pendaient au-dessus de moi. En bout de bâtisse, se trouvait le sellier  pour entreposer les pommes et les fruits divers. Derrière la maison, une butte herbeuse signalait une cave artisanale close par une porte constituée de madriers centenaires chevillés de bois. Elle devait abriter le moulin à pommes, le pressoir et la provision précieuse de cidre bouché.

Je n'eus pas besoin de poursuivre mon inventaire pour savoir qu'un bâtiment adjoint à la maison comprenait des niches à lapins désormais vides ; qu'un chaudron à pommes de terre et qu'une sotte à cochons désaffectée se trouvaient plus loin dans la propriété, car la maison de GOBET ressemblait à celle de mon enfance. C'est aussi celle qui s'était envolée, là-haut sur Les COCHONS, telle que je l'avais vue dans mon rêve !

 

A l'intérieur de la maison, les deux amis avaient cessé de parler. Comme je m'apprêtais à frapper pour entrer, je vis qu'ils venaient vers moi. Ils s'approchèrent et Pierre ouvrit toute grande la porte. Se tournant alors vers Félix, il dit :

 

« C'est Chergueï... peuh, peuh...que DRALU aimait tant et qu'il portait à / choi.yon/ (à califourchon) sur ses épaules quand les francs-tireurs déchargèrent leurs fusils sur eux ! »  


Posté le 12/11/2009 | 2 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

36 Sultan et son mystère

Le soir tombait /su ch’plateu/ mais la lune, déjà levée, éclairait le lieu. A peine cinquante mètres nous séparaient de la maison ; nous pouvions vite l’atteindre mais nous nous étions arrêtés sans nous concerter.

 Pierre, en cet instant, revivait-il quelque scène restée secrète au cours de laquelle le Bo.Fé.Pi.R avait mérité sa décoration à l’ordre de la Nation ? Était-il impressionné, comme moi, par la majestueuse simplicité du lieu et la sérénité qui en émanait  ou bien, ce qui me chagrinait, s’imprégnait-il d’un instant solennel qu’il redoutait de ne plus connaître dans un avenir proche ? J’aurais aimé regarder le prêtre que je savais fatigué, mais il avait posé sa main sur son missel et ses lèvres égrenaient des« peuh, peuh» silencieux de prière. Intercédait-il auprès du Très-Haut pour que soit soulagée la peine de Batisse ?

 

 Moi, je pensais à Sultan et j’interrogeais mentalement le « Grand Architecte de l’Univers », empruntant ce vers à  V. HUGO : « D’où vient l’astre ? Où va le chien ? Ô nuit ! »... sans attendre de réponse.

Je savais, comme tous les habitants, que Sultan était le chien le plus célèbre du village car il portait en permanence une décoration. L’un de ses ancêtres mis au service de la C.D.L avait sauvé de l’ensevelissement un parachutiste largué de nuit par erreur dans les sables mouvants d’une ancienne usine de kaolin.

 

Je me souviens avoir aperçu ce chien une fois, lorsque j’ai entrevu /ch’l’orzin/, c’est ainsi que ma grand-mère DRALUOB surnommait Félix GOBET. Ce dernier était jeune, alors, lorsqu’il passa dans la rue /d’èch’catieu/ ; un chien racé le suivait et j’avais cru apercevoir une plaque ou une grosse médaille au cou de l’animal. J’ai su, depuis, qu’il s’agissait d’une distinction reçue pour fait d’arme à transmettre à sa descendance. Sultan en avait hérité. Batisse perdait donc plus qu’un compagnon. L’animal perpétuait une période héroïque de l’histoire du Bo.Fé.Pi.R  qui voyait disparaître, après DRALU, son deuxième membre actif ; cela justifiait les sanglots que n’avait pas réussi à couvrir le vent de REIMS et qui étaient parvenus jusqu’à moi, lors de ma première visite au Calvaire.

 

Pierre avait repris sa marche. Je le suivis.

 Nous étions maintenant sur le seuil de la  maison et je sus gré au prêtre de m’y précéder.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Posté le 08/11/2009 | 4 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

35. Le Coup de cul et au-delà...

J'étais sur des terres que je foulais pour la première fois.

 

Nous avions franchi /JAN.N-BLAN/, LES /RANVERSKOT/, et même /CH'RIU A SĖ/. Le tunnel avait donc bien raccourci les distances. /CH'L'ĖBRĖK/, où nous nous trouvions maintenant, taillait un passage dans le paysage escarpé que constituaient LES /RANVERSKOT/. Tout près, /CH'RIU A SĖ/ n'était plus le ruisseau de naguère mais un fossé broussailleux et asséché.

En me retournant, je jetai un regard ému sur ce paysage que j'entrapercevais de loin depuis toujours mais que je n'avais jamais pu vraiment détailler puisqu'il m'était interdit de m'y aventurer. J'éprouvai une joie simple à suivre du regard le tracé du chemin qui descendait jusqu'au village. A une bonne distance, en contrebas, le Calvaire veillait sur nous.

Encore quelques dizaines de mètres et nous entrâmes dans une propriété clôturée rudimentairement. Comme pour les pâtures d'autrefois, des bûches fendues enfoncées à la masse dans le sol comme des pieux supportaient des fils de fer barbelés ; quelques boulins grillagés constituaient la porte d'entrée. Nous l'ouvrîmes sans difficulté ; j'étais désormais chez Félix GOBET !

 

Jusque-là, l'abbé avait pu dissimuler sa fatigue physique. Mais la pente le contraignit à s'arrêter, à planter son bâton en terre pour y appuyer son visage sur le dos de ses mains  croisées. Quand il eut repris sa respiration, je lui offris mon bras comme le faisait «Génie». Le Coup de cul nous dominait et le prêtre savait qu'il lui fallait ménager ses forces pour, au-delà, retrouver le solitaire qui régnait sur les lieux.

 

Notre lente progression me permettait d'en noter chaque détail. Ainsi je remarquai que le prêtre pesait à peine sur mon bras et il me fut pénible de penser que c'était moins à cause de son faible poids ou par éducation que parce qu'il était malade, donc faible, et vieux. Face à cette montée, certes abrupte, mais n'excédant pas une centaine de mètres, je revoyais les cinquante degrés de l'arête FORBES qui m'avaient permis de parvenir jusqu'à l'Aiguille du CHARDONNET, dans le massif du MONT-BLANC. J'avais trente ans de moins à l'époque et je devais reconnaître que depuis lors mes forces avaient décliné. Une fois encore, je pensai que, dans quelques années, je ressemblerai à Pierre comme un frère ; il me fallait donc déjà apprendre à savoir dissimuler les désagréments causés par l'âge pour continuer à vivre !

 

 Maintenant, Pierre s'appuyait franchement sur moi et, comme je m'en inquiétai, il me rassura par un sourire amical et confiant qui me fit tant de bien que je crus, à l'instant, voir terrassée LA CHOSE.

 Peu de temps après, notre cordée passait le sommet de ce que Le Père avait nommé Le GOLGOTHA. Nous étions maintenant /su ch'plateu/ (sur le plateau) où GOBET avait choisi de vivre dans la demeure de ses ancêtres.

 

La maison était là, au milieu de ses bouquets d'arbustes, avec ses contrevents de bois et son banc grossièrement équarri. Comme lorsque je l'avais aperçue de loin lors de ma première visite au Calvaire, la porte du logis demeurait entrouverte mais SULTAN ne reposait plus sur son seuil.


Posté le 01/11/2009 | 7 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

34. Servant.Pi.R.

Le soir, dans ma chambre austère de séminariste, je me recueillis longuement sur mon prie-Dieu ; mais au lieu de demander au Seigneur de m'éclairer, je m'interrogeais sur les raisons qui avaient amené le Père à faire de moi son confident car nous étions de nombreux Aspirants prêtres et mes quelques amis me semblaient tout aussi dignes de confiance que moi.

 

 Le Supérieur avait encouragé mon activité sportive et favorisé mes multiples déplacements orientés en priorité dans les villages avoisinant VO.YU DOUX–AMER. Les curés de ces lieux m'y avaient accueilli et je les secondais dans l'exercice de leur ministère comme Servant. Avec eux, j'étais invité chez les fidèles : édiles ou modestes villageois.

Cette France profonde s'ouvrait pudiquement à moi de ses souffrances matérielles et morales dans un pays occupé et, jusque–là, je ne me trouvais autorisé à les aider qu'en sollicitant Dieu.

Il me suffirait de rappeler au Père supérieur mon activité sacerdotale pour « ... témoigner de ma foi dans un pays en guerre... »

Dans cet état d'esprit, je me rendis au rendez–vous.

 

En réalité, on attendait tout autre chose de moi.

 

– L'Eglise ne veut pas rester à l'écart de l'armée des Résistants qui quadrillent le pays dans l'ombre, me dit le Supérieur. Elle a levé plusieurs brigades de jeunes hommes vigoureux dévoués à sa cause, impliqués dans le tissu social et aptes à porter sa parole auprès de tous ceux qui refusent d'abdiquer. Et il ajouta :

 

– Sur ma proposition, ta candidature peut être retenue et, si tu en es d'accord, je t'autorise à quitter le séminaire pour rejoindre le 2ème Bureau militaire chargé de former son personnel...

 

Comment pouvais-je refuser ?

 Je te passe les détails de ma formation ; sache seulement qu'au Centre de Recrutement, je me liai d'amitié avec Félix GOBET. Il habitait VO.YU DOUX– AMER comme ses parents et ses grands–parents avant lui. Cette identité et ses compétences ethno–linguistiques l'avaient vraisemblablement amené jusqu'à nous.

 

Le prêtre me dit encore que sa nomination à VO.YU DOUX–AMER entendait qu'il exerce son sacerdoce en taisant sa mission secrète. Celle–ci consistait à rendre active une C.D.L (Cellule Dormante Légère) composée de trois membres. Pour le Commandement Opérationnel, le Servant DREUBOIS devenait Servant.PI.R. (Sigle issu de Pierre et de Réseau) ; Félix GOBET était mon adjoint. Nous devions recruter sur place un troisième membre : il s'appelait Boris DRALUOB. Notre cellule dormante ainsi constituée répondait désormais au  nom  de BO.FĖ.PI.R...»

 

J'étais impatient de savoir à quel moment mon grand–père avait été recruté et pour quelles compétences mais l'abbé se levait ; sans doute envisageait-il de poursuivre son récit chez GOBET. Ainsi, il me fallait encore attendre pour trouver dans son « ...pan de vie... » des évènements « ...auxquels je fus parfois associé...»

                                                 


Posté le 21/10/2009 | 9 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

33. Suite de l'article : Résistant DREUBOIS...

 

 

 

 

Le prêtre fermait presque les yeux maintenant et cela dura trop longtemps. Je crus voir pâlir encore ce visage émacié qui avait perdu toute couleur depuis longtemps et je ne fus rassuré que lorsque ses lèvres émirent les deux onomatopées familières...

« Peuh peuh...Chergueï, excuse mon émotion, je rappelle à moi un pan de ma vie qui nous a liés à jamais : Boris, Félix et moi...peuh peuh...auquel tu fus parfois associé.

 

Au séminaire, le Père supérieur avait remarqué ma stature. Ces dispositions athlétiques amenèrent la Hiérarchie à m'inscrire dans un club mais il me semblait étonnant qu'elle me dispense de certains offices religieux pour pratiquer mon sport.

 

A l'époque, la FRANCE était engagée dans un conflit qui annonçait la débâcle et je croyais que des séminaristes n'y pouvaient rien changer autrement qu'en priant. Je me trompais. Une guerre de harcèlement s'organisait dans l'ombre : le Père supérieur me l'annonça dans un entretien privé qu'il voulut secret. Puis il me demanda de réfléchir à un thème éloigné de ceux que nous approfondissions dans un séminaire :

 

-Pense au sujet suivant, me dit-il, comme s'il me proposait de m'exercer à une dissertation : «  Comment peut-on témoigner de sa foi dans un pays en guerre ? »  Et il me fixa un nouveau rendez-vous.

 


Posté le 09/10/2009 | 9 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

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