35. Le Coup de cul et au-delà...
J'étais sur des terres que je foulais pour la première fois.
Nous avions franchi /JAN.N-BLAN/, LES /RANVERSKOT/, et même /CH'RIU A SĖ/. Le tunnel avait donc bien raccourci les distances. /CH'L'ĖBRĖK/, où nous nous trouvions maintenant, taillait un passage dans le paysage escarpé que constituaient LES /RANVERSKOT/. Tout près, /CH'RIU A SĖ/ n'était plus le ruisseau de naguère mais un fossé broussailleux et asséché.
En me retournant, je jetai un regard ému sur ce paysage que j'entrapercevais de loin depuis toujours mais que je n'avais jamais pu vraiment détailler puisqu'il m'était interdit de m'y aventurer. J'éprouvai une joie simple à suivre du regard le tracé du chemin qui descendait jusqu'au village. A une bonne distance, en contrebas, le Calvaire veillait sur nous.
Encore quelques dizaines de mètres et nous entrâmes dans une propriété clôturée rudimentairement. Comme pour les pâtures d'autrefois, des bûches fendues enfoncées à la masse dans le sol comme des pieux supportaient des fils de fer barbelés ; quelques boulins grillagés constituaient la porte d'entrée. Nous l'ouvrîmes sans difficulté ; j'étais désormais chez Félix GOBET !
Jusque-là, l'abbé avait pu dissimuler sa fatigue physique. Mais la pente le contraignit à s'arrêter, à planter son bâton en terre pour y appuyer son visage sur le dos de ses mains croisées. Quand il eut repris sa respiration, je lui offris mon bras comme le faisait «Génie». Le Coup de cul nous dominait et le prêtre savait qu'il lui fallait ménager ses forces pour, au-delà, retrouver le solitaire qui régnait sur les lieux.
Notre lente progression me permettait d'en noter chaque détail. Ainsi je remarquai que le prêtre pesait à peine sur mon bras et il me fut pénible de penser que c'était moins à cause de son faible poids ou par éducation que parce qu'il était malade, donc faible, et vieux. Face à cette montée, certes abrupte, mais n'excédant pas une centaine de mètres, je revoyais les cinquante degrés de l'arête FORBES qui m'avaient permis de parvenir jusqu'à l'Aiguille du CHARDONNET, dans le massif du MONT-BLANC. J'avais trente ans de moins à l'époque et je devais reconnaître que depuis lors mes forces avaient décliné. Une fois encore, je pensai que, dans quelques années, je ressemblerai à Pierre comme un frère ; il me fallait donc déjà apprendre à savoir dissimuler les désagréments causés par l'âge pour continuer à vivre !
Maintenant, Pierre s'appuyait franchement sur moi et, comme je m'en inquiétai, il me rassura par un sourire amical et confiant qui me fit tant de bien que je crus, à l'instant, voir terrassée LA CHOSE.
Peu de temps après, notre cordée passait le sommet de ce que Le Père avait nommé Le GOLGOTHA. Nous étions maintenant /su ch'plateu/ (sur le plateau) où GOBET avait choisi de vivre dans la demeure de ses ancêtres.
La maison était là, au milieu de ses bouquets d'arbustes, avec ses contrevents de bois et son banc grossièrement équarri. Comme lorsque je l'avais aperçue de loin lors de ma première visite au Calvaire, la porte du logis demeurait entrouverte mais SULTAN ne reposait plus sur son seuil.

Commentaires